La lumière ralentie

Comment montrer le mouvement sur une image statique ? L’élan, le geste, le déploiement des bras, la contorsion d’un torse, le gonflement des muscles ?

Plusieurs solutions furent proposées : la succession d’images sur une planche ou alors le sujet figé dans une pose si improbable que l’on devine forcement l’image arrachée d’une course, gracile si possible. L’autre solution est le déphasage entre le regard du spectateur, le geste du sujet et la vitesse de prise de vue. Choisir un temps de pose long permet de garder la trace d’un geste, une fluidité, l’idée et la preuve du mouvement. Il faut bien choisir sa vitesse, l’adapter au sujet vivant et animé, la caler en fonction de ce que l’on souhaite obtenir sur la pellicule. Le mouvement est par définition la passage d’un point A à un point B ; entre A et B, une succession infinie de petits espaces, de poses fugitives dont l’addition donne le rendu de la fluidité. 24 images secondes et le spectateur ne considère plus la 12ème ou la 20ème image, il perçoit un mouvement, parfait et digne d’une eau claire ondulant entre des rochers. Moi, comme tous les photographes, j’ai fait un choix. J’ai décidé de montrer la 12ème, la 20ème ou une autre image puisée dans ces 24 images seconde. Mais cette image risque d’être trop statique, trop belle dans la découpe du geste, trop artificielle. J’ai préféré retenir 4, 5 ou 6 images en une seule. Procédé classique de la vitesse de prise de vue lente. Il a fallu faire des essais de vitesse, de lumière pour retenir un paramétrage qui m’a donné le rendu de ce que je recherchais.

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Je ne voulais pas l’image de cet homme se faisant cirer les chaussures dans l’une des premières photographies de l’histoire : à cette époque, nous étions en 1838, le temps de pose était très long et une vue de paysage urbain ne révélait que les bâtiments, l’inerte, le non vivant. Ce qui vivait et bougeait, disparaissait en raison de son mouvement ; la lumière du statique écrasait celle du vivant éphémère et passager. Seul cet homme se faisant cirer les chaussures, debout et immobile, est resté imprimé sur la pellicule au même titre que les bâtiments, la voirie et les arbres. Rendons grâce au travailleur, son cireur apparaît aussi sur la photo, mais en moins net. Le boulevard du temple est déserté de toute vie à l’exception de cet homme et de son cireur…. Sans le savoir, son immobilité lui a fait atteindre une forme d’immortalité visuelle…il est le seul homme de cette ville dont l’image nous soit convenablement parvenue… Cette image est plutôt une silhouette. Moi je voulais une image qui mêle des détails au flou résultant du mouvement. Choisir un temps de pose long, c’est un peu ralentir la vitesse de la lumière qui elle-même est multiple dans une image selon les propres mouvements des différentes parties d’un corps. Je voulais à la fois capturer la vie dans son élan et l’inanimé dans sa fixité. Faire une image de ce qui est et pourtant de ce que l’on ne voit pas. Le résultat est en partie inattendu. Je n’ai pas toujours l’image que je cherchais tout en obtenant une image qui se rapproche voire dépasse dans certains cas, ce que j’imaginais.

Flyer SQSB LivresVincent est un jeune artiste. La danse est l’un de ces moyens d’expression. Pour cette expérience picturale, il a accepté de jouer avec la lumière en offrant à l’objectif une série de mouvements dont une infime partie sera retenue sur la surface plane de l’image. Parfois, il semble sortir du fond de la photo, comme si la vie émergeait à la lumière et s’arrachait du cadre statique d’un fond de toile. Les gestes se diluent dans une trainée lumineuse, le regard se dédouble comme parfois le visage ou le torse. L’illusion de ce qui est n’a jamais été aussi forte. L’image est à la fois présente et incertaine. Pour reprendre la belle formule d’Hervé Guibert, l’image est une image fantôme. Certes l’image fantôme d’Hervé Guibert est l’image à jamais non gravée sur une pellicule mal enclenchée. Ici, l’image fantôme est une image qui passe, qui semble vouloir effacer le vivant ou l’extraire de l’inanimé, c’est une image rêvée, l’image d’un savant fou ou d’un ignorant candide qui aurait ralenti la lumière pour mieux la boire des yeux.

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