Bailleul, Mémoire de Pierres en péril

Il y a des statistiques décourageantes pour les touristes et les offices de tourisme. Des chiffres qui d’un coup provoquent une sorte de répulsion ou de fatale indifférence. Ville détruite à 98 % après la première Guerre mondiale ! Ce chiffre ne laisse présager rien de bon. On se demande si un « après » est possible, ou du moins, si le devenir de cette ville martyre vaut le coup d’œil. Une telle dévastation a pour corollaire immédiat la nécessité de déblayer les gravas et de reconstruire au plus vite et au moindre coût, les moyens étant limités. Vite et pas cher, en architecture et urbanisme cela implique souvent de sacrifier l’esthétique à l’utile, le durable à un provisoire qui s’étire dans le temps et vieillit mal.

Bailleul intC’est avec cette abominable statistique que je me suis laissé convaincre de prendre un billet de train pour me rendre à Bailleul, dans le Nord de la France. Tout occupé à méditer sur les conséquences dévastatrices d’une destruction à 98 %, j’ai oublié de prendre en compte un paramètre important : l’époque où a eu lieu cette dévastation de la ville par les bombes. Bailleul est une ville meurtrie par la Première guerre mondiale…. Coup de chance, si on peut dire, car à cette époque, les reconstructions se faisaient soit dans le plus pur style des années 20, style Art déco ; soit avec la volonté de restaurer une ville dans l’esprit de ce qui fut. La ville de Reims est un exemple parfait de cette logique. Terriblement détruite au cours de la Première guerre mondiale, elle présente aujourd’hui le visage d’une ville principalement Art déco, et à ce titre, superbe. Bailleul a connu le même sort mais elle n’a pas été reconstruite dans le style Art déco. Elle a bénéficié d’un mouvement en vogue : le néo régionalisme. La ville offre au regard un style « Néo-flamand » qui, à sa manière, retisse un lien avec ce qui existait avant la guerre. Le résultat obtenu est une réussite architecturale : la ville est belle, pimpante, agréable et stimulante par la diversité des façades, des couleurs et des matériaux utilisés.

Bailleul possède aussi son cimetière. C’est assez logique, même en temps de paix, on y meurt comme partout en France. Le cimetière de Bailleul est un cimetière intéressant par les différents visages qu’il peut offrir au visiteur et par l’intérêt de nombreuses tombes. Un cimetière est le lieu de mémoire d’un territoire. Pour connaître Bailleul et son passé, difficile d’ignorer son cimetière.

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Le cimetière de Bailleul est trois cimetières en un seul :

Cimetière romantique où se côtoient les plus vieilles tombes (19ème et début 20ème siècle) : ici les monuments funéraires se singularisent par la diversité des formes et l’entremêlement avec une nature vigoureuse qui habille de nombreuses stèles et caveaux d’un manteau de lierre. Cette partie du cimetière témoigne aussi de la tragédie de la Première guerre mondiale : impacts de balles et d’obus sur les tombes ; stèles rappelant que des hommes, des femmes et des enfants furent arrachés Cba28brutalement à la vie par une explosion, un tir assassin, une mort soudaine, injuste et précoce… La nature se mêle souvent aux tombes et donne à l’ensemble un aspect que le romantisme n’aurait pas renié. Il y a là, un air du cimetière Saint-Marx de Vienne : quelque chose hors du temps. Le cimetière de Bailleul mérite bien, pour sa partie romantique, le rapprochement avec le cimetière viennois où reposent, dans le plus grand anonymat, les restes de Mozart.

Cimetière moderne où des « vagues » de monuments funéraires semblent figer dans la mortCba33 l’incroyable ennui d’une société moderne où tout est produit à l’identique. Ces « vagues » sont des alignements de monuments funéraires en marbre lisse et sans personnalité qui étalent leur morne monotonie. Les occupants les plus récents du cimetière se trouvent dans cet espace où, parfois, surgit une pointe d’originalité… difficile de rendre sans relief certains individus, tel cet artiste aux chats savants….

Cimetière militaire où les alignements de stèles et de croix rappellent qu’ici reposent les cendres de jeunes hommes morts pour la défense de la liberté et morts broyés par un système implacable, celui des Etats qui se cherchent querelle pour des possessions, des ambitions qui toutes oublient le bien le plus précieux, le plus désirable, celui que l’on ne peut pas acheter : la vie humaine. Cette partie du cimetière, par la sobriété classique de son ordonnancement, procure un sentiment de paix et de beauté épurée.

Cba39Le cimetière de Bailleul possède en son sein un calvaire remarquable par l’impact visuel qu’il offre aux visiteurs et le lien qui l’unit aux différentes chapelles qui composent un chemin de croix symbolique. Ce calvaire est aussi la représentation auprès de laquelle plusieurs générations de mortels ont souhaité placé leurs restes terrestres. Cette proximité avec le christ en croix est un choix que tout vivant se doit de respecter quelle que soit sa croyance. Comment imaginer que la génération présente puisse renier, interdire et moquer ce que les générations précédentes ont voulu pour elles même. Au nom de quelle légitimité serait-il possible de dire ce qui  est bon, ce qui est vrai, ce qu’il convient aux autres et aux morts ? Cette question taraude le visiteur du cimetière de Bailleul lorsqu’il apprend que ce calvaire pourrait être détruit alors que des travaux de maçonnerie, assurément moins couteux que bien des dépenses futiles mais à la mode, permettraient de sauvegarder cet élément de patrimoine chargé de symboliques et vasteCba42 ordonnateur d’une logique cultuelle mais aussi culturelle au sein de ce cimetière. Déjà, de nombreuses chapelles ont été détruites, vaincues moins par le temps que par l’inaction et l’indifférence des hommes ; déjà de nombreuses chapelles menacent ruine : leurs murs lézardés, leurs toits éventrés exhibent à notre regard notre incurie, la même qui permit la destruction de Cluny ou celle de nombreux hôtels particuliers du 17ème siècle au cœur de Paris…

Heureusement, aux pires heures de l’histoire où l’être humain oublie ses racines et ne songe plus à ce qu’il va transmettre aux générations futures, des individus surgissent de la foule pour défendre, protéger et alerter. Il y a, à toutes époques, des Alexandre Lenoir et des Prosper Mérimée. A Bailleul, une association courageuse et dynamique s’est saisie de la question de la sauvegarde du cimetière.  L’association Kerk-Hof, par son action, donne à la ville de Bailleul et aux bailleulois l’opportunité de conserver et valoriser ce lieu de mémoire que constitue le cimetière de la ville. Des actions de préservation des chapelles et des tombes sont conduites, l’histoire des personnes inhumées est désormais à la portée de tous. J’ai eu la chance, pour ce Arnaud11Intreportage photo, de visiter le cimetière avec l’un des membres de cette association : Arnaud Schoonheere. Je le remercie pour toutes les anecdotes sur les défunts et les explications sur les symboles ornant les pierres tombales qu’il m’a données lors de cette visite passionnante. N’hésitez pas à visiter le site internet de l’association ( http://kerk-hof.overblog.com/ ), vous y trouverez une riche documentation sur ce lieu de mémoire et vous serez informé de l’actualité concernant ce cimetière, lequel devient la page d’un livre d’histoire de la ville.CB110

Le cimetière de Bailleul ne se singularise pas par la profusion de tombes remarquables comme le bien nommé Cimitero Monumentale de Milan, même s’il possède quelques tombes monumentales, ni par la profusion de personnalités inhumées comme le Père Lachaise de Paris, même s’il possède quelques célébrités. Le cimetière de Bailleul se singularise par l’impression qu’il fait naître lors de sa visite ; l’impression de visiter un lieu serein, romantique et comme parcouru par une force invisible. Indéniablement ce cimetière regroupe les restes de personnes qui ont eu une forte personnalité et souvent une grande générosité dans la vie et pour les autres. Difficile de traduire dans les mots le ressenti. Une chose est sûre, le lieu mérite visite.

Cba107Enfin, il convient de signaler que le cimetière de Bailleul accueille la tombe de Léona Delcourt. Cette femme morte à 39 ans, inspira à André Breton le livre « Nadja ». Léona Delcourt est Nadja ! Cette œuvre considérée comme l’un des chef-d’œuvre du surréalisme entretient avec le cimetière de Bailleul un lien intemporel et organique. Les ancêtres de Marguerite Yourcenar reposent aussi dans le cimetière de Bailleul. Pour celle et ceux qui ont lu « Le Labyrinthe du monde » et apprécié à quel point Marguerite Yourcenar a ressuscité les grandes ombres de sa famille, une certaine émotion naît au croisement des tombes de la famille Cleenewerck de Crayencour. Dans le tombeau familial reposent notamment Michel Charles, le grand-père paternel deCba12 Marguerite Yourcenar ainsi que Berthe, la première épouse du père de l’auteur de « Mémoire d’Hadrien ». Marguerite Yourcenar écrivit qu’« une sorte de lien s’établit ainsi entre Berthe et moi », un lien post mortem. En effet, la mort de la première femme de Michel Cleenewerck de Crayencour rendit possible un remariage avec celle qui deviendra la mère de Marguerite Yourcenar. La naissance de cette dernière a donc été rendue possible par le décès inopiné de cette femme prénommée Berthe qui repose pour l’éternité dans le cimetière de Bailleul.

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Bonne visite au cimetière de Bailleul et pour les personnes qui souhaitent soutenir l’action de l’association Kerk-Hof n’hésitez pas à les contacter via leur site internet (http://kerk-hof.overblog.com/ ).

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